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SĂ©cheresse L’impasse des agriculteurs
actuel n°136, vendredi 6 avril 2012
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Le Plan Maroc vert ne prĂ©voit rien contre les alĂ©as climatiques. La sĂ©cheresse met Ă  nu des zones d’ombre que les agriculteurs dĂ©noncent depuis deux ans. La pluie de ces derniers jours n’inversera pas la tendance.


 

C’en est fini avec les prĂ©visions et promesses optimistes. La croissance Ă©conomique Ă  5,5% sur laquelle tablait le PJD ne sera pas au rendez-vous cette annĂ©e. Et c’est avec un malheureux 2,5%, tout au plus, que le nouveau gouvernement dĂ©marrera son mandat. Les quelques prĂ©cipitations de ces derniers jours, notamment dans la rĂ©gion Nord et le Gharb, ne rĂ©ussiront pas Ă  inverser la tendance ni Ă  sauver la campagne. Aujourd’hui, les agriculteurs tentent de minimiser leurs pertes. Pour les plus fortunĂ©s, rien ne presse. MĂȘme si les subventions de l’Etat ne sont pas suffisantes, la vente du petit bĂ©tail et d’une partie des stocks de cĂ©rĂ©ales suffit.

 

Mais les petits agriculteurs souffrent et s’endettent. Quand la pluie ne vient pas et qu’ils ne rĂ©coltent rien, ils sont obligĂ©s de vendre une partie ou la totalitĂ© de leur capital bĂ©tail. Quand ce n’est pas suffisant, ils vont jusqu’à louer leurs terres. Si elles ne sont pas confisquĂ©es par les banques crĂ©anciĂšres. La plupart finissent par chercher un travail pour subsister. « Bien qu’il soit difficile d’en estimer le taux exact, la sĂ©cheresse aggrave l’exode rural », affirme Najib Akesbi, professeur Ă  l’Institut agronomique et agricole Hassan II de Rabat.

 

En dĂ©finitive, les agriculteurs pauvres le deviennent davantage durant les annĂ©es de sĂ©cheresse. Les plus aisĂ©s s’enrichissent en rachetant les terres des petits agriculteurs. Alors oĂč en est la situation aujourd’hui ? Le bĂ©tail s’alimente Ă  hauteur de 60% dans les pĂąturages. La sĂ©cheresse a donc crĂ©Ă© une situation d’insuffisance alimentaire. Du coup, les prix des aliments ont doublĂ© depuis dĂ©cembre. La botte de paille est passĂ©e de 18 Ă  40 dirhams.

 

Spéculation des intermédiaires

Et cette flambĂ©e a un effet sur les prix du cheptel. « Beaucoup d’agriculteurs ont dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  vendre leur bĂ©tail Ă  moitiĂ© prix », affirme Said Fagouri, directeur de l’Association nationale ovine et caprine (Anoc). Si le prix des brebis a reculĂ© de 20% Ă  30%, le consommateur final n’a pas ressenti cette baisse Ă  cause de la spĂ©culation des intermĂ©diaires. Il suffit de se rendre dans un souk pour mesurer la situation de dĂ©tresse. La viande y est vendue jusqu’à 50% moins chĂšre que chez les bouchers en ville. « Beaucoup d’urbains se rendent, depuis plusieurs semaines, dans les souks pour s’approvisionner », affirme SaĂŻd Fagouri.

 

Pour l’heure, le plan anti-sĂ©cheresse de l’Etat suscite des rĂ©actions contradictoires. Si SaĂŻd Fagouri reste convaincu que l’aide publique est suffisante pour redresser la barre, Najib Akesbi pointe du doigt le manque de vision Ă  long terme. « Le programme anti-sĂ©cheresse est le mĂȘme chaque fois que l’agriculture se retrouve dans une crise similaire. Rien n’a changĂ© au fil des annĂ©es », dĂ©plore-t-il. Ces mesures d’urgence portent sur la subvention de l’achat d’aliments de bĂ©tail et le maintien de l’abattement douanier sur les aliments importĂ©s.

Les petits agriculteurs qui ont, eux, misĂ© sur les cultures maraĂźchĂšres sont tous menacĂ©s de faillite. AprĂšs un hiver des plus rigoureux, les cultures vivriĂšres n’ont pas tenu le coup. « Les tempĂ©ratures de nuit dĂ©passaient rarement 6 degrĂ©s. Pendant la journĂ©e, le thermomĂštre affichait 36 degrĂ©s. Cet Ă©cart a causĂ© l’éclatement des cellules des plantes », explique Omar Mounir, vice-prĂ©sident de l’Association des producteurs de fruits et lĂ©gumes (APEFEL). De gros dĂ©gĂąts sont recensĂ©s dans les cultures de pommes de terre, les lĂ©gumineuses et l’arboriculture.

 

« En fĂ©vrier, la pĂȘche a Ă©tĂ© saccagĂ©e, la nectarine malmenĂ©e. Toutes les variĂ©tĂ©s prĂ©coces ont Ă©tĂ© dĂ©truites », ajoute-t-il. Pour la production dĂ©diĂ©e Ă  l’export, il faut affronter une autre crise, Ă©conomique cette fois-ci. La demande europĂ©enne est Ă  son plus bas niveau, et les prix dĂ©gringolent. La baisse est de l’ordre de 50% sur la tomate, les poivrons ou encore les courgettes. « Entre ces deux crises, des agriculteurs n’arrivent mĂȘme plus Ă  couvrir leurs frais d’emballage. Beaucoup vont mettre la clĂ© sous la porte », partage-t-il. La rĂ©gion de Souss-Massa-DrĂąa est la plus sinistrĂ©e. Elle produit 90% des cultures maraĂźchĂšres du pays et devra donc faire face Ă  une grande vague de chĂŽmage dans les prochaines semaines. Dans la rĂ©gion de Massa, il faut compter un millier d’ouvriers sans travail. A Chtouka, quelque 100 000 ouvriers agricoles vont perdre leur emploi.

 

Le Plan Maroc vert n’y peut rien

Pour des professionnels, ces dĂ©gĂąts auraient pu ĂȘtre Ă©vitĂ©s si le Plan Maroc vert (PMV) ne comprenait pas des zones d’ombre. Tout d’abord, ce plan table sur le dĂ©veloppement des cultures vivriĂšres sous serre pour se soustraire aux alĂ©as climatiques. Or, aujourd’hui, 40% des dĂ©gĂąts constatĂ©s proviennent du gel. « Les subventions pour les serres de nouvelle gĂ©nĂ©ration n’ont jamais Ă©tĂ© accordĂ©es, malgrĂ© les promesses, depuis deux ans », affirme Omar Mounir. Si l’esprit mĂȘme du PMV est d’aider les agriculteurs Ă  mieux produire, aucune politique dĂ©diĂ©e aux engrais n’est prĂ©vue. « Nous importons des engrais Ă   16 dirhams le kilo. Une aberration pour le premier producteur mondial de phosphates », s’indigne un agriculteur. Au passage, la balance commerciale en prend un sacrĂ© coup.

 

Des réserves pour deux ans

Le PMV ne prĂ©voit rien non plus contre la sĂ©cheresse et les changements climatiques. Selon Mohammed-SaĂŻd Karrouk, professeur de climatologie, « le PMV a Ă©tĂ© mis en place pour doper la production lorsque toutes les conditions sont rĂ©unies ».

Si le taux des rĂ©serves nationales en eau dans les barrages est Ă  68%, le taux d’évaporation et la mauvaise gestion de l’eau risquent d’aggraver la situation. Tout au plus, ces rĂ©serves permettraient au Maroc de rĂ©sister deux ans.

 

« Or, ces grandes superficies hydrauliques ne couvrent que 10% Ă  15% des surfaces agricoles utiles (SAU) », nuance Akesbi. Les 9 milliards de mĂštres cubes de rĂ©serves en eau ne couvrent qu’une petite partie des exploitations agricoles du pays, soit 1,4 million d’hectares. Elles permettront de produire 10 Ă  12 millions de quintaux de cĂ©rĂ©ales. Quant aux 85% de terres agricoles relevant de la petite et moyenne hydraulique (PMH), elles continueront de souffrir des alĂ©as climatiques.

Abdelhafid Marzak

 

Pluie artificielle

La pluie artificielle permet de contourner la sĂ©cheresse. Le Maroc est passĂ© maĂźtre dans la technologie d’ensemencement des nuages et plusieurs pays africains font appel au savoir-faire du Royaume dans ce domaine. Pourtant, quand la pluviomĂ©trie est Ă  son plus bas niveau, cette technique n’est pas forcĂ©ment utilisĂ©e car trop coĂ»teuse.

 

En attendant, les petits agriculteurs se dĂ©brouillent comme ils peuvent, en rĂ©Ă©chelonnant les dettes et en contractant plus de crĂ©dits. CrĂ©dit Agricole du Maroc (CAM) a rĂ©cemment lancĂ© une opĂ©ration de crĂ©dits dĂ©diĂ©e, en mobilisant 1 milliard de dirhams. D’une pierre, deux coups. Une centaine de milliers de nouveaux clients, tous en crise, seront recrutĂ©s par la banque verte.

 

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