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Le dernier combat de  Mohamed Leftah
actuel n°113, vendredi 21 octobre 2011
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Le dernier livre de l’un des plus grands Ă©crivains marocains  a obtenu le prix de La Mamounia Ă  titre posthume.  Mais, probablement victime d’une censure qui ne dit pas  son nom, il est quasiment introuvable au Maroc.  Voici l’histoire consternante d’une censure de coton.


***

Regardez bien la photo. Ce regard perdu et pourtant profondĂ©ment humain d’un artiste maudit au-delĂ  de la mort. TerrassĂ© par un cancer il y a trois ans, seule cette image fantomatique tĂ©moigne de sa prĂ©sence ce samedi 1er octobre qui est un peu son heure de gloire, celle de la reconnaissance qu’il n’a jamais obtenue de son vivant.

Ce jour-lĂ , Mohamed Leftah reçoit Ă  titre posthume et Ă  l’unanimitĂ© d’un jury composĂ© de plumes francophones de trois continents, le trophĂ©e, conçu par le designer Yahya, du grand prix littĂ©raire de La Mamounia.

Mais l’ambiance est un peu surrĂ©aliste dans le palace. Pas un membre du jury n’est capable de parler de l’homme. Et seule la journaliste Kenza Sefrioui prend la parole dans la salle pour raconter qui Ă©tait cet Ă©crivain gĂ©nial que ses compatriotes mĂ©connaissent.

Ce que tous ignorent alors, c’est que, contrairement Ă  tous les autres nominĂ©s, le livre primĂ© par le plus dotĂ© des prix marocains (200 000 dirhams), Le dernier combat du captain Ni’mat, n’est pas disponible au Maroc !

MĂȘme les organisateurs n’ont pas Ă©tĂ© livrĂ©s. Pas un libraire au Maroc n’a pu commander le livre au distributeur Sochepress. Yacine Retnani, gĂ©rant de la librairie Carrefour des livres Ă  Casablanca, explique : « J’ai commandĂ© tous les livres de Leftah chez Sochepress. Je les ai tous reçus, sauf  Le dernier combat du captain Ni’mat. J’ai relancĂ© plusieurs fois cette commande mais rien ne m’a Ă©tĂ© livrĂ© Ă  ce jour.

Sochepress m’a informĂ© que les dĂ©marches nĂ©cessaires avaient Ă©tĂ© entamĂ©es, sans rĂ©ussir toutefois Ă  obtenir l’autorisation d’importer le livre. En rĂ©alitĂ©, il n’ont eu ni l’autorisation de la part du ministĂšre de la Culture ni un refus officiel. AprĂšs l’annonce du prix de La Mamounia, j’ai rĂ©itĂ©rĂ© ma demande, en commandant 20 livres, j’attends toujours la livraison ! »

Le livre n’est pourtant officiellement pas censurĂ©. Alors ?

Alors, c’est une histoire de fou et une censure qui ne dit pas son nom  qu’il nous faut Ă  prĂ©sent relater... Une censure de coton.

ContactĂ© par actuel, Sochepress se dit surpris et botte en touche affirmant qu’il « n’est pas importateur exclusif auprĂšs de Volumen ». Mais le principal concurrent Chellah Livres nous a indiquĂ© qu’il n’avait pas commandĂ© Le dernier combat du captain Ni’mat car il estimait que Volumen travaillait sur cet ouvrage avec Sochepress.

Le distributeur rĂ©plique. « Tous les importateurs de livres au Maroc, et mĂȘme des libraires qui ont des comptes ouverts chez Volumen, peuvent parfaitement passer commande de cet ouvrage », explique par mail Fatima Zahra Abouchikhi, directrice du dĂ©partement Livres chez Sochepress.

A notre connaissance, seul le site livremoi.ma a pu en obtenir quelques exemplaires en s’approvisionnant directement auprĂšs du distributeur français Volumen. Mais les Ă©ditions de la DiffĂ©rence (France) nous affirment que Sochepress a Ă©galement bel et bien commandĂ© 250 exemplaires Ă  Volumen
 qu’il a renvoyĂ©s Ă  l’expĂ©diteur ! LĂ  encore, Sochepress explique qu’il pourrait s’agir d’une « erreur de commande », et que la sociĂ©tĂ© bĂ©nĂ©ficie d’un « droit de retour ».

Silence radio au ministĂšre

Il est donc difficile d’affirmer qu’il s’agit d’une censure officielle. Au ministĂšre de la Communication, c’est le silence radio. Le ministre Khalid Naciri nous demande du temps pour vĂ©rifier tandis que ses diffĂ©rents dĂ©partements se renvoient la balle.

Que s’est-il donc passĂ© pour qu’une Ɠuvre aussi importante soit ignorĂ©e ? S’agit-il d’autocensure ? D’excĂšs de zĂšle ? De censure « par omission » ? Toutes ces pistes sont plausibles, mais l’histoire rĂ©cente nous a appris qu’un livre potentiellement polĂ©mique passe bien les frontiĂšres
 mĂȘme sans ĂȘtre correctement distribué !

Des magazines ont publiĂ© les bonnes feuilles de brĂ»lots politiques tels que Le dernier roi (Jean-Pierre Tuquoi, Grasset & Fasquelle), Le grand malentendu (Ali Amar, Calmann-LĂ©vy), sans ĂȘtre inquiĂ©tĂ©s, et les plus curieux prennent d’assaut les librairies lors de leurs sĂ©jours parisiens.

Reste Ă  savoir ce qui pourrait justifier une interdiction de ce roman. L’homosexualité ? Le sexe ? Le blasphĂšme ? Le dernier combat du captain Ni’mat raconte la passion dĂ©vorante et charnelle d’un militaire Ă©gyptien Ă  la retraite et de son jeune domestique nubien.

Il y a des scÚnes torrides et sensuelles dont nous reproduisons les bonnes feuilles dans les pages suivantes. Mais elles sont sauvées de la vulgarité par un style fleuri, métaphorique et tendre.

Un ouvrage comme Tout le monde aime Mohamed de Malik Kuzman (Editions LĂ©o Scheer), qui raconte les aventures d’un jeune adolescent jouet de plaisir pour d’autres hommes, est autrement plus cru et rĂ©aliste ; il n’a pourtant subi aucune censure et est en vente libre dans le Royaume.

Or, quand Leftah Ă©voque le pistil, le glaive ou la stĂšle nubienne, Kuzman appelle une bite une bite et dĂ©crit sans fioritures des hommes qui « labourent » le hĂ©ros en criant Allah !

Il y a certes une diffĂ©rence de taille entre les deux livres : le jeune Nubien de Leftah s’appelle Islam... La mĂ©taphore est pour le coup un peu grossiĂšre et la provocation inutile, mais cela justifie-t-il cette interdiction de fait d’un livre fondamental ?

Car Le dernier combat du captain Ni’mat n’est pas un traitĂ© d’érotologie, un pamphlet blasphĂ©matoire ou une apologie de l’homosexualitĂ©. C’est une analyse perspicace du rapport de l’Arabe Ă  sa langue ou Ă  sa religion.

C’est un plaidoyer pour le droit Ă  la diffĂ©rence, un livre prĂ©monitoire qui dĂ©nonce le machisme du zaĂŻm, ce « super mĂąle viril qui terrorise et fĂ©minise son entourage et la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre ». C’est un grand livre d’un Ă©crivain majeur. Il mĂ©rite mieux qu’« une erreur de commande » et un « droit de retour ». Si Leftah blasphĂšme par endroits, mais pour la bonne cause de la littĂ©rature, n’insultons pas sa mĂ©moire en privant ses lecteurs de son Ɠuvre posthume


Eric Le Braz et Zakaria Choukrallah

Les bonnes feuilles  du livre interdit

Lisez avant de juger. Voici trois passages du roman sulfureux de Mohamed Leftah. Pour en lire plus, il faut hĂ©las trouver un vol pour l’Europe...

Quelles pages choisir ? Jusqu’oĂč aller pour ne pas heurter la sensibilitĂ© des lecteurs tout en respectant le message de l’auteur ? Et comment ne pas risquer Ă  notre tour la « censure » ? Les plus beaux passages du livre sont impubliables en l’état. Mais ces trois longs extraits donnent une idĂ©e du style parfaitement maĂźtrisĂ© de Leftah, de la teneur subtile de ses descriptions les plus osĂ©es et de la pertinence de sa pensĂ©e.

***
Les sardines frétillantes

Une scĂšne banale dans une piscine du Caire, transcendĂ©e par l’écriture chatoyante de Leftah. Voici les premiĂšres lignes du livre qui Ă©voquent, avec grĂące et pudeur, le rĂ©veil Ă  la sensualitĂ© d’un homme vieillissant.

Depuis le dĂ©but de ce torride mois d’aoĂ»t, la piscine du club Ma’adi rĂ©servĂ©e aux adultes s’est mĂ©tamorphosĂ©e en arĂšne d’une confrontation inĂ©dite, sournoise et cruelle. Le bassin des jeunes nĂ©cessitant des travaux d’amĂ©nagement, les minimes de l’équipe de natation masculine du club viennent s’y entraĂźner chaque dĂ©but d’aprĂšs-midi.

DĂšs qu’ils entendent s’élever du parc leurs voix juvĂ©niles, leurs cris et leurs rires, et avant mĂȘme qu’ils aient investi bruyamment leur monde jusque-lĂ  paisible et feutrĂ©, les adultes, des personnes du troisiĂšme Ăąge pour la plupart, commencent Ă  quitter le bassin l’un aprĂšs l’autre, comme les soldats d’une armĂ©e dĂ©faite avant mĂȘme d’avoir livrĂ© combat.

L’eau finit par ne plus prĂ©senter qu’une surface Ă©tale, lisse, silencieuse, comme en attente. Des jeunes envahisseurs qui, aprĂšs s’ĂȘtre mis en maillot de bain dans les vestiaires, prenant leur Ă©lan, tels des poissons-Ă©pĂ©es, y plongeraient, fendraient sur toute sa longueur sa robe unie et festonneraient d’écume son bleu chatoyant.

Alors, Ă  nouveau mouvante, vivante, barattĂ©e et sillonnĂ©e en tout sens par des chairs dont certaines ont la blancheur et la dĂ©licatesse de celle des flĂ©tans, elle deviendrait comme une mer en miniature. Mieux, comme la mer originelle, matricielle, quand avait commencĂ© Ă  palpiter et Ă  prendre forme la vie naissante, tremblante, si fragile alors mais dĂ©jĂ  promise Ă  une splendeur et une luxuriance telles qu’au fil du temps, de temps gĂ©ologiques, elle se rĂ©pandrait sur tout le globe terraquĂ©.

A la vue des adultes qui ont regagnĂ© la terre ferme, abandonnant l’élĂ©ment aquatique Ă  de jeunes corps qui s’y sont coulĂ©s et s’y meuvent avec une merveilleuse aisance, la confrontation inĂ©gale n’apparaĂźt pas seulement comme opposant deux Ăąges de la vie, mais presque deux stades de l’évolution.

Amphibien audacieux, ou imprudent, le captain Ni’mat n’a pas rejoint le rivage et s’est retrouvĂ© piĂ©gĂ© dans cette mer aurorale des origines. Incapable de nager au milieu des corps souples et frĂ©tillants qui le cernent de toutes parts, il se met sur le dos et essaye tout simplement de maintenir le sien en flottaison, en imprimant Ă  ses membres courtauds d’imperceptibles mouvements de pseudopode.

Le dur Ă©clat de la lumiĂšre d’aoĂ»t, qui lui semble Ă©maner de ces corps mĂȘmes au milieu desquels il est piĂ©gĂ©, l’aveugle. Il ferme les yeux et se laisse dĂ©river comme une algue flottante.

Soudain, il entend l’expression familiĂšre : « Captain Ni’mat ! », par laquelle tout le monde l’appelle, bien que depuis belle lurette il ait Ă©tĂ© radiĂ© de l’armĂ©e. Ce sont ses amis de toujours, ses ex-compagnons d’armes qui le hĂšlent et il entend dĂ©jĂ  la plaisanterie inchangĂ©e par laquelle ils vont l’accueillir quand il sortira de l’eau : « Alors, vieux phoque, tu t’es assez rincĂ© l’Ɠil en barbotant au milieu de ce banc de sardines frĂ©tillantes ? »

 

Masseur et boulanger

Le captain Ni’mat a fait un rĂȘve Ă©rotique troublant dont son jeune serviteur Islam Ă©tait le hĂ©ros. Le domestique nubien est aussi le masseur du militaire retraitĂ©... C’est le premier passage explicite du livre. Pas le plus torride mais pas forcĂ©ment Ă  mettre entre toutes les mains... [
]

Islam eut envie de rire, mais se retint. L’image de sa mĂšre pĂ©trissant la pĂąte Ă  pain, lĂ -bas dans leur village de Kom Ombo, lui avait traversĂ© brusquement l’esprit, et il Ă©tait partagĂ© entre la nostalgie et le rire.

Le captain Ni’mat s’en voulut d’avoir parlĂ© et il essaya de faire le vide dans son esprit, de relĂącher son corps si complĂštement qu’il ne fut plus que peau, sens tactile en Ă©veil. Islam constata de ses yeux et ressentit au bout de ses doigts ce relĂąchement, cet abandon, cette offrande presque que lui faisait son maĂźtre de son corps. Ses doigts alors, d’un savoir non appris, entamĂšrent un dialogue sans mots avec ce corps trapu qu’il sentait se relĂącher de plus en plus, s’adoucir sous leur passage.

Le captain Ni’mat jouissait de ce dialogue silencieux. Maintenant, au moment oĂč il avait envie que la pression fĂ»t un peu plus ferme, il sentait que les paumes du jeune Nubien, magiquement, appuyaient plus fort. C’était une conversation entre peaux, dans une langue tactile extraordinaire dont, stupĂ©fait, ravi et se demandant s’il en Ă©tait de mĂȘme pour le jeune Nubien, le captain Ni’mat commençait Ă  dĂ©couvrir, Ă  Ă©peler les premiĂšres lettres. Qu’ils Ă©taient secs et limitĂ©s les termes techniques que lui avait appris Abou Hassan, devant la richesse, la polysĂ©mie, les nuances infinies de cet alphabet magique, neuf !

Ce friselis si lĂ©ger qui, prenant naissance dans les tendres et infimes creux sĂ©parant le haut des cuisses des fesses, propageait dans ces derniĂšres des ondelettes frĂ©missantes ! D’une façon absolument naturelle, sans la moindre honte, le captain Ni’mat souleva lĂ©gĂšrement sa croupe et, la dĂ©nudant Ă  moitiĂ© en descendant un peu son slip, ordonna au jeune Nubien :

– Masse-moi là, ajoutant, comme pour se justifier : le sang doit circuler dans le corps entier et l’irriguer partout.

Islam, hĂ©sitant, effleura Ă  peine les fesses, sa main s’attardant plutĂŽt dans les tendres creux oĂč naissait justement le friselis frĂ©missant se propageant en ondelettes de plaisir suave. Le captain Ni’mat, Ă©nervĂ©, d’un seul mouvement, descendit complĂštement son slip et prĂ©cisa d’une voix autoritaire :

– Je t’ai dit les fesses ! Et au lieu de ces effleurements, tu les pĂ©tris Ă©nergiquement !

Cette fois, en pensant encore Ă  sa mĂšre pĂ©trissant la pĂąte, Islam ne put s’empĂȘcher de rire, mais le captain Ni’mat ne le rĂ©primanda ni ne l’insulta comme il le craignait, mais au contraire l’encouragea:

– C’est bien, c’est comme ça qu’il faut faire, mais plus Ă©nergiquement encore.

Islam, boulanger improvisé malgré lui, mit toute son ardeur à pétrir et malaxer cette pùte de chair, sur ses deux versants, tout en pensant que dans son village, un homme qui oserait vous demander pareille boulange serait immédiatement traité de khawala et recevrait un crachat sur le visage.

Ici, au Caire, les mƓurs Ă©taient bien diffĂ©rentes et peut-ĂȘtre la demande du captain Ni’mat Ă©tait-elle tout Ă  fait naturelle, bien qu’aux sĂ©ances de massage au club auxquelles il avait assistĂ©, il ne se rappelait pas l’avoir jamais vu les fesses Ă  l’air libre.

Cette dĂ©nudation inĂ©dite, impudique, s’expliquait peut-ĂȘtre par le fait qu’avec Islam, plus jeune que Abou Hassan et simple domestique, le captain Ni’mat n’éprouvait pas de gĂȘne et pouvait se permettre d’exprimer sans honte ses plus intimes dĂ©sirs. Ne le voilĂ -t-il pas qui venait de remonter le plus calmement du monde son slip, et de lui adresser ces fĂ©licitations :

– Tu as Ă©tĂ© parfait, Islam, ça suffira pour aujourd’hui.

Puis il se leva, lui tapota amicalement les Ă©paules et lui dit :

– Viens, je vais te donner les cent livres que je t’ai promises pour l’achat d’habits lĂ©gers d’étĂ©.

Quand il lui mit l’argent dans les mains, il ajouta, en souriant :

– A propos de la douche que tu as prise ici, ne t’inquiùte pas, la hanem n’en saura rien.

Islam se rĂ©pandit en remerciements et s’apprĂȘta Ă  regagner le jardin, mais le captain Ni’mat le retint encore et lui dit en riant :

– Ne va pas raconter Ă  tes petits camarades du quartier que le captain Ni’mat t’a demandĂ© de lui masser les fesses.

Islam se contenta de passer son index et son majeur, soudĂ©s, sur ses lĂšvres, comme s’il cousait ces derniĂšres avec du fil et une aiguille. Le captain Ni’mat, aprĂšs lui avoir tapotĂ© les Ă©paules, lui donna une amicale et ferme poignĂ©e de main.

D’égal Ă  Ă©gal, de complice.

 

L’honneur du khawala

Vers la fin du roman, c’est le captain Ni’mat qui vole la plume du narrateur et nous livre son journal intime. Le rĂ©cit fait place Ă  une longue introspection et Ă  une analyse perçante. Le militaire dĂ©chu crie Ă  la fois sa dĂ©tresse et sa fiertĂ© d’homme libre dans une terre oĂč les ĂȘtres de son espĂšce sont traitĂ©s comme « des femmelettes, des serpilliĂšres ». [
]

La premiĂšre question qui me traversa l’esprit, me convainquit d’emblĂ©e que la libĂ©ration du groupe n’était pas chose aisĂ©e ni allant de soi. Cette question Ă©tait en effet : pourquoi est-ce au soir de ma vie, Ă  l’ñge oĂč plusieurs de mes compatriotes – le revoici le groupe – qui ont vĂ©cu sans trop se prĂ©occuper des prescriptions religieuses, voire en les transgressant allĂ©grement, opĂšrent ce qu’ils appellent arroujou’ila Allah « le retour Ă  Dieu », j’ai quant Ă  moi, Ă  l’extrĂȘme opposĂ© de ce « retour », succombĂ© Ă  un amour bouleversant, mais condamnĂ© aussi bien par le ciel que la sociĂ©tĂ© des hommes ? Sans cette expĂ©rience rĂ©ellement bouleversante, de quel cĂŽtĂ© aurais-je Ă©tĂ©, me demandai-je soudain avec angoisse, en repensant Ă  l’arrestation encore toute rĂ©cente, dans un bateau amarrĂ© sur les berges du Nil et faisant office de restaurant discothĂšque, de cinquante jeunes gens qui furent accusĂ©s de s’adonner Ă  ce mĂȘme amour qui nous lia Islam et moi durant un an, et, circonstance aggravante, sous mon propre toit conjugal ?

Aurais-je Ă©tĂ© du cĂŽtĂ© des loups hurlants, des inquisiteurs implacables, des professionnels de l’amalgame ? De quoi n’a-t-on pas accusĂ© en effet ces malheureux jeunes ! Ils Ă©taient une insulte Ă  la virilitĂ© des Égyptiens, ils affaiblissaient le moral de la nation, ils ne se livraient pas seulement aux pratiques sodomites, mais aussi sataniques, encouragĂ©s dans leur Ɠuvre perverse et dissolvante par la propagande sioniste internationale !

Rien de moins, et ceci profĂ©rĂ© et Ă©crit par certains « intellectuels » Ă©minents dont « le bon sens » aurait voulu qu’ils se tinssent Ă  mille lieues de cette meute et de ses accusations dĂ©mentes. Des avocats, des professeurs d’universitĂ©, des journalistes et des Ă©crivains, bref la crĂšme de « l’élite », de « l’intelligentsia » comme on eut dit en d’autres temps.

J’ai mis plusieurs mots entre guillemets parce que leur sens a Ă©tĂ© complĂštement perverti, et que cette perversion du langage est l’un des signes majeurs de la crise et de la dĂ©structuration d’une sociĂ©tĂ©.

Les aveux et les critiques que je confie Ă  ce journal intime pourraient me coĂ»ter cher s’il venait Ă  tomber entre les mains de l’un de ces « intellectuels », de ces nouveaux inquisiteurs dont le nombre ne cesse d’augmenter, mais j’accepte ce risque.

Quand donc accĂ©derons-nous au statut d’individus jouissant de droits imprescriptibles parmi lesquels, en premier, la libertĂ© de conscience et le droit de disposer de notre corps et de notre orientation sexuelle ?

Aux hommes comme moi qui ont vĂ©cu l’expĂ©rience d’amours singuliĂšres, on demande, et on les somme de rĂ©pondre Ă  la question : que faites-vous de la magnifique, de l’admirable, de la sacro-sainte virilitĂ© arabe ?

Oui, cette virilitĂ© sous sa plus haute forme, la muruwwa, Ă©tait la vertu cardinale chez le BĂ©douin du dĂ©sert d’Arabie et coĂŻncidait parfaitement avec la vie libre et farouche qu’il menait. Par la suite, aux siĂšcles d’apogĂ©e de la civilisation arabe, la culture et le raffinement citadins polirent cette virilitĂ© du dĂ©sert, l’adab l’apparia Ă  l’humanisme. Mais aujourd’hui ?

Nous sommes, non pas Ă  une dizaine de siĂšcles, mais Ă  des annĂ©es-lumiĂšre de ces deux Ă©poques privilĂ©giĂ©es oĂč la virilitĂ© connut, sous des formes diffĂ©rentes, sa plus haute et humaine expression. Notre « virilité » contemporaine a pris le visage de la force nue, de la domination du plus fort sur le plus faible, de la tyrannie du pouvoir confondu la plupart du temps avec le chef, le zaĂŻm, le combattant suprĂȘme, un super mĂąle viril qui terrorise et fĂ©minise son entourage et la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre qu’il domine.

Quoi de surprenant alors si ces mĂąles dominĂ©s, fĂ©minisĂ©s, mais continuant de croire qu’ils portent toujours l’insigne Ă©clatant de la virilitĂ©, se livrent avec ivresse et rage Ă  une virilitĂ© ensauvagĂ©e, gĂ©nĂ©ralisĂ©e, sans limites, et dont pĂątit en premier, avec la bĂ©nĂ©diction des thĂ©ologiens, ce que les sages chinois ont appelĂ© « la moitiĂ© du ciel » : les femmes.

Mea culpa donc ! Je me suis libĂ©rĂ© de cette camisole de force qui nous emprisonne et nous corsĂšte, je renonce, et sans aucun remords, Ă  cette virilitĂ© sauvage et dĂ©gradĂ©e au code de laquelle j’ai obĂ©i une bonne partie de ma vie.

Maintenant que j’y pense, le choix mĂȘme d’une carriĂšre de pilote de guerre, de faucon cĂ©leste crachant le feu sur des vallĂ©es riantes et des hommes terrorisĂ©s, ne m’aurait-il pas Ă©tĂ© dictĂ© dans une grande mesure par cet idĂ©al suprĂȘme de la virilité ? Sacrifiant par lĂ  ce qui me passionnait, me comblait de bonheur : la littĂ©rature, l’apprentissage de langues nouvelles, en premier ce français si doux, si chantant, la langue prĂ©fĂ©rĂ©e de notre ancienne aristocratie et pour laquelle, bien qu’issu d’une famille modeste, j’ai optĂ© comme premiĂšre langue Ă©trangĂšre. Alors, comme je comprends le dĂ©sespoir et le dĂ©chirement de ma femme au constat de la mĂ©tamorphose de son « faucon » en


Pourtant, Ă  l’ñge d’or de la civilisation arabo-islamique, l’amour des garçons avait ses lettres de noblesse, ses poĂštes attitrĂ©s et cĂ©lĂšbres, comme Abou Nouass, pour ne citer que lui, dont les vers libertins, mĂ©lodieux, subtils Ă©taient sur toutes les lĂšvres. L’homosexualitĂ© ne fleurissait pas seulement dans les cours princiĂšres, mais Ă©tait largement diffusĂ©e dans toutes les couches et classes sociales.

Dans un registre plus attĂ©nuĂ©, et de nos jours encore, maints observateurs Ă©trangers ont remarquĂ© avec Ă©tonnement « l’homo sensualité » dans laquelle baignaient les rapports entre les hommes, au cafĂ©, au hammam, et mĂȘme dans la rue, quand ils voyaient deux hommes marcher cĂŽte Ă  cĂŽte, leurs mains enlacĂ©es ou le bras de l’un passĂ© autour de la taille de l’autre, comme deux fiancĂ©s.

Ce que notre sociĂ©tĂ© mĂ©prisait en fait, et mĂ©prise encore aujourd’hui, c’est l’homosexualitĂ© passive. L’active n’est pas considĂ©rĂ©e comme telle, mais au contraire comme une preuve Ă©clatante de virilitĂ© – on y revient toujours – et qui ne dĂ©gradait nullement celui qui la pratiquait. Il demeurait un Homme, un mĂąle, un vir, un fahl, un « étalon », alors que celui qui se laissait chevaucher, le khawala, valait moins qu’une serpilliĂšre sale Ă©talĂ©e par terre et Ă©tait, est traitĂ© de tous les noms.

Quelle condamnation, quel chĂątiment m’infligerait-on, moi un ex-militaire, si j’avais un jour le courage de publier ce journal intime ? Si l’on apprenait qu’au soir de ma vie, durant une annĂ©e, j’ai Ă©tĂ© une femmelette, une serpilliĂšre, j’ai fait partie de cette lie de la sociĂ©tĂ© et de l’humanitĂ© qu’est le khawala, le pĂ©dĂ©raste ?

Ce serait la confirmation Ă©clatante du lien qu’avaient prĂ©tendu Ă©tablir les juges de la cinquantaine de jeunes arrĂȘtĂ©s, entre l’homosexualitĂ©, le satanisme et l’entreprise sioniste diabolique visant Ă  dĂ©viriliser et fĂ©miniser notre sociĂ©tĂ© afin de la dominer et de la subjuguer.

Un « faucon » du ciel mĂ©tamorphosĂ© en khawala ! Le goĂ»t, Ă  jamais amer, de la dĂ©faite de juin 67, ma dĂ©faite personnelle et celle de toute ma gĂ©nĂ©ration, militaires et civils compris, me remonte Ă  la bouche. Serait-ce dĂšs ces six jours fatidiques de ce mois de juin torride, que le premier coup de bĂ©lier fut donnĂ© Ă  la forteresse de ma « virilité » dont j’étais aussi fier, sinon plus, que les autres ?

Un coup qui a ouvert en moi une brĂšche bĂ©ante, mais oĂč ma virilitĂ© resta nĂ©anmoins comprimĂ©e, embaumĂ©e, inutile, jusqu’au jour oĂč je rencontrai un visage singulier de l’amour, qui me permet aujourd’hui de dĂ©nouer les bandelettes de cette momie que je portais en moi sans le savoir, et d’évacuer hors de moi son cadavre empuanti. Oui, le cadavre d’une virilitĂ© qui n’est plus chez nous que pulsion de domination et de mort.

Je reviens Ă  mon hypothĂšse initiale, en la reformulant comme suit : se peut-il que la dĂ©faite cinglante de 67, vĂ©cue par moi comme une impuissance inadmissible, inacceptable, un remords inexpiable, m’eĂ»t plongĂ© dans un sentiment de culpabilitĂ© si atroce, qui, me travaillant en silence, lentement mais de façon implacable, m’a conduit plus de trois dĂ©cades aprĂšs l’évĂ©nement traumatisant Ă  aspirer Ă  une sorte de rachat Ă©trange, en assumant dans mon corps et ma chair – et pas seulement : en mon cƓur et en mon Ăąme aussi – cette impuissance, cette fĂ©minisation du guerrier atrocement vaincu, mis Ă  genoux, Ă  plat ventre ?

Ma mĂ©tamorphose en khawala serait-elle la forme extrĂȘme, dĂ©sespĂ©rĂ©e, de ma protestation et de ma rĂ©volte contre la virilitĂ© fantasmĂ©e, la rhĂ©torique grandiloquente et creuse, la tyrannie et l’inconscience du chef, du mĂąle suprĂȘme, toutes choses qui nous ont conduits Ă  la catastrophe et Ă  la honte ?

Boire le calice de cette catastrophe et de cette honte jusqu’à la lie, au soir de ma vie, serait-ce lĂ  le rachat Ă©trange et cruel auquel, inconsciemment, j’aspirais depuis tant d’annĂ©es ? Si j’avais participĂ© Ă  « l’immortelle », Ă  « la double victoire » d’octobre – ramadan 73, l’étrange dĂ©sir d’ĂȘtre possĂ©dĂ© par un jeune adolescent m’aurait-il jamais empoigné ?

Mais en revoyant en imagination mes ex-compagnons d’armes, qui avaient eu la chance de participer Ă  « l’immortelle » victoire, qui Ă©taient maintenant des gĂ©nĂ©raux Ă  la retraite et passaient le plus clair de leur temps au club Ma’adi, Ă  papoter et Ă  s’échanger des noukta, je me dis qu’en fin de compte je n’ai pas trop perdu au change.

Ils m’apparurent brusquement comme de vĂ©ritables momies pĂ©trifiĂ©es dans un temps prestigieux mais passĂ©, mort, alors que moi qui n’avais connu que le goĂ»t amer de la dĂ©faite, j’étais encore vivant, j’étais parvenu Ă  inspirer, sinon l’amour, le dĂ©sir Ă  un jeune et radieux adolescent qui fit de mon corps une fĂȘte – î nuits inoubliables ! Ô cet acmĂ© d’une double jouissance qui me faisait monter les larmes aux yeux comme il arrivait Ă  ma femme au moment de l’orgasme ! –, un printemps continĂ»ment fleuri tout au long d’une ronde de quatre saisons.

© SNELA La Différence, 2011.

Editing actuel


 

 

« Une Ɠuvre totalement libre Â»

Kenza Sefrioui, journaliste, critique littéraire

Leftah a Ă©tĂ© ma plus grande rĂ©vĂ©lation de critique. J’ai eu le coup de foudre pour son Ɠuvre totalement libre, dans le fond et dans la forme, Ă  cheval entre le roman et la poĂ©sie. On a l’impression qu’il a tout lu : la littĂ©rature arabe, europĂ©enne, amĂ©ricaine, les Grecs, les Latins, les Japonais... Son Ɠuvre est un dialogue avec la littĂ©rature universelle.

Le dernier combat du captain Ni’mat est l’unique roman qui parle du Caire, la ville oĂč il a passĂ© la fin de sa vie. Ce n’est pas son chef-d’Ɠuvre, mais on y trouve un regard politique et des choses trĂšs profondes sur la solitude d’un homme Ă  la fin de sa vie. Quant Ă  son interdiction... Que voulez-vous, ça fait cinquante ans qu’ils gĂšrent ce pays comme ça !


Abdellah TaĂŻa, Ă©crivain

« Je me croyais rĂ©volutionnaire, il m’a donnĂ© une leçon magistrale Â»

C’est quelqu’un qui a un style incroyable et une force qu’il puise aussi bien dans l’hĂ©ritage littĂ©raire que dans la vie et la rĂ©alitĂ©. Ses mots Ă©taient remplis de vĂ©cu, et si parfois il utilisait des termes rares, c’est aussi parce qu’il faisait partie d’une gĂ©nĂ©ration qui avait un rapport de dĂ©fi Ă  la langue française.

Cela dit, Le dernier combat du captain Ni’mat est d’une Ă©criture beaucoup plus fluide. Comme s’il s’était dĂ©barrassĂ© de ce tic. C’est son livre le plus accessible. Il m’a complĂštement surpris. Moi qui me croyais rĂ©volutionnaire et insolent, il m’a donnĂ© une leçon magistrale. A travers la mĂ©taphore du derriĂšre, il nous montre un homme qui n’a jamais pensĂ© Ă  son derriĂšre.

Il nous montre comment on empĂȘche l’individu de penser Ă  son corps, et pas de maniĂšre vulgaire. Que le livre ne soit pas disponible au Maroc n’a aucun sens. Cela rappelle ce qui m’était arrivĂ© lors de la parution du Jour du roi. Mais moi, j’étais lĂ  pour batailler afin que le livre sorte au Maroc...


 

Censure Circulez, il n’y a rien Ă  voir !

Avant, Ă  l’époque oĂč Driss Basri, qui cumulait les casquettes de vizir chargĂ© de l’intĂ©rieur et de ministre de la Com’, assurait Ă  merveille son rĂŽle de cerbĂšre de service, les choses avaient au moins l’avantage d’ĂȘtre claires.

Quand Gilles Perrault a mis Notre ami le roi dans le circuit, l’inĂ©narrable Basri a d’abord essayĂ© de soudoyer l’auteur, avant de proposer Ă  l’éditeur le rachat au prix fort de tout le stock et de finir, de guerre lasse, par interdire Ă©nergiquement l’ouvrage.

MalgrĂ© la censure et la prison ferme qui attendait tout lecteur pris la main dans le sac, l’ouvrage, photocopiĂ© par milliers, a fait le tour du pays. A vouloir trop cacher, on donne un coup de projecteur certain Ă  des ouvrages ou des Ă©vĂ©nements qui n’en mĂ©ritent pas tant.

Aujourd’hui, la censure politique a fait place Ă  un autre type d’interdits plus insidieux, ceux qui relĂšvent essentiellement du politiquement correct. Comme chacun le sait, le politiquement correct a la vie dure dans notre pays, autant sur la scĂšne politique que sur le plan culturel. Inutile donc de guetter, lors de l’interdiction d’ouvrages audacieux, la main cachĂ©e du Makhzen.

L’interdit est souvent le fait de sous-fifres. Celui qu’appliquent des fonctionnaires zĂ©lĂ©s par une sorte d’obligation morale, convaincus que leur initiative sera apprĂ©ciĂ©e en haut lieu. La frilositĂ© traditionnelle des grands Ă©diteurs, la timiditĂ© des distributeurs et le pouvoir des bureaucrates sont toujours plus forts que tous les interdits politiques. C’est la pire des censures, celle qui asphyxie le plus sĂ»rement la libertĂ© de s’exprimer.

Abdellatif El Azizi

 


Mohamed Leftah : Un homme ivre de livres

DĂ©couvert par les Ă©ditions de La DiffĂ©rence, deux ans avant sa mort, Leftah fut un homme longtemps rongĂ© par l’alcool mais aussi un Ă©crivain immense, Ă©rudit, passionnĂ© et transgressif.

***

Le prix de La Mamounia puis la censure-qui-ne-dit-pas-son-nom auront au moins eu le mĂ©rite de braquer les projecteurs sur un Ă©crivain mĂ©connu. Mohamed Leftah est pourtant l’un des plus grands romanciers marocains francophones, l’égal d’un Mohammed KhaĂŻr-Eddine dont il partage la richesse de la langue, la maĂźtrise absolue des techniques narratives, un style flamboyant, une culture immense, mais une vie tourmentĂ©e, marquĂ©e par l’alcool.

Fou de littĂ©rature, cet enfant d’une famille plutĂŽt aisĂ©e qui possĂ©dait un immeuble Ă  Mers Sultan, a d’abord sagement choisi des Ă©tudes scientifiques et une carriĂšre linĂ©aire qui l’a menĂ© au poste de directeur informatique Ă  Royal Air Maroc dans les annĂ©es 70. Mais les dĂ©mons de l’écriture et de l’alcool ne l’ont jamais quittĂ© depuis ces journĂ©es de Mai 68 oĂč il Ă©crivait des poĂšmes et s’enivrait alors que les barricades couvraient Paris.

Le brillant ingĂ©nieur est revenu au pays aprĂšs un passage Ă  la Maison du Maroc Ă  Paris. RecommandĂ© par sa sƓur auprĂšs de Abdelhafid Rouissi directeur du Matin du sahara, et disent ses collĂšgues par Nadia Bradley, il devient chargĂ© des cahiers culturels au Temps du Maroc, l’hebdo du groupe Maroc Soir lancĂ© en 1996.

RĂ©dacteur en chef du journal, Najib Amrani se souvient d’un journaliste « trĂšs exigeant » : « Il avait rĂ©guliĂšrement des querelles avec le correcteur. Il ne laissait personne toucher Ă  son article. Impossible de changer une virgule. Certains le trouvaient arrogant et pistonnĂ©. On ne supportait pas ses beuveries. Il refusait de couvrir des Ă©vĂ©nements. Mais on a finalement commencĂ© Ă  comprendre qu’il s’agissait d’un grand Ă©crivain, et on l’a laissĂ© tranquille. »

Dualité destructrice et fertile

Ce journaliste qui rĂ©digeait Ă  la main dĂ©tonnait dans la rĂ©daction : « Il Ă©crivait comme un Ă©crivain, pas comme un journaliste, raconte Khadija Alaoui alors secrĂ©taire de rĂ©daction Ă  l’hebdomadaire. Il avait une connaissance profonde des auteurs français et arabophones. Quand il Ă©tait sobre, il Ă©tait serviable, gentil et passionnant. »

L’autre face de Leftah, c’est l’homme qui Ă©cume les bars interlopes de Casa, qui dĂ©pense sa paye en une nuit au Majestic... Mais ce sont aussi ses immersions terrifiantes dans la face noire de la ville blanche qui irrigueront l’Ɠuvre de l’écrivain Ă  venir.

IncontrĂŽlable, il sera interdit de sĂ©jour dans tous les bars de Mers Sultan, virĂ© manu militari de l’hĂŽtel Rialto. On raconte qu’un jour il provoquera mĂȘme une protestation diplomatique du SĂ©nĂ©gal aprĂšs avoir dĂ©vastĂ© des hĂŽtels de Dakar en voyage de presse... « Mais je connais des journalistes qui n’ont pas son talent et qui ont fait pire en laissant des ardoises de milliers d’euros », souligne Najib Amrani.

« Par mon pĂšre, j’ai le sang guerrier des berbĂšres. Par ma mĂšre, je suis un intellectuel fassi », aimait dire Mohamed Leftah.

De cette dualitĂ© Ă  la fois destructrice et fertile, naĂźtra une Ɠuvre remarquable, irriguĂ©e par toute la littĂ©rature qu’il chĂ©rissait, de Beaudelaire qu’il citait de mĂ©moire Ă  Proust, dont il savait parfois retrouver la dĂ©licate musique d’une ponctuation subtile, lorsqu’une phrase en dit autant qu’une nouvelle.

Mais il admirait aussi Pessoa, Kafka, les haĂŻkus japonais... et les maĂźtres de la littĂ©rature Ă©rotique arabe. AprĂšs un premier roman publiĂ© en 1992, Les demoiselles de Numidie, dont l’accueil fut dĂ©cevant, Mohamed Leftah s’est pourtant longtemps abstenu de publier. Pas d’écrire.

Publications en rafale

Jusqu’à ce que Salim Jay, admirateur inconditionnel de ce premier roman sublime, le retrouve alors qu’il vient de s’installer aux cĂŽtĂ©s de sa sƓur au Caire oĂč elle tient un magasin d’artisanat. Il le prĂ©sente Ă  Joaquim Vital, aujourd’hui disparu, le crĂ©ateur des Ă©ditions de La DiffĂ©rence, et Ă  la directrice littĂ©raire Colette Lambrichs.

 

Il le convainc de ressortir ses manuscrits « et nous avons dĂ©cidĂ© de tout publier et de signer des contrats pour les recueils de nouvelles ou romans achevĂ©s qu’il n’avait proposĂ©s Ă  aucun Ă©diteur, raconte Colette Lambrichs. Nous, nous
avions vu tout de suite que c’était un ĂȘtre merveilleux et fragile, inadaptĂ© aux convenances et Ă  la vie sociale.

 

Il Ă©tait trĂšs engagĂ© politiquement, horrifiĂ© par la place que prenait l’islamisme dans la culture arabe – qu’il connaissait parfaitement et dont il admirait les poĂštes et la grande libertĂ© d’avant l’islam ». En cinq ans, les Ă©ditions de La DiffĂ©rence publieront en rafale dix romans et recueils de nouvelles de l’immense Leftah.

Dont Le dernier combat du captain Ni’mat, ce roman « pur soufre » posthume. Mort d’un cancer en 2008, il aura Ă  peine eu le temps de savourer un premier succĂšs d’estime. Mais c’était « un homme pour qui la littĂ©rature Ă©tait la raison de vivre. Il Ă©tait trĂšs Ă©mu qu’on le reconnaisse comme un Ă©crivain majeur », se souvient Colette Lambrichs.

Le poĂšte maudit de la littĂ©rature marocaine Ă©tait devenu un sage comme le relate la journaliste Kenza Sefrioui : « Il n’était pas pressĂ©. Il disait ‘‘Si mes livres ont un peu de valeur, ils rencontreront un public”. » Il est temps que les Marocains dĂ©couvrent ce diamant noir. A condition qu’on les autorise Ă  le lire...

Eric Le Braz

Photos Brahim Taougar

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