Kifach, goud, lakome, agora-presse… Les sites d’information se multiplient et sont de plus en plus populaires mais pas forcément respectueux de la déontologie du métier. Les professionnels veulent séparer le bon grain de l’ivraie et réglementer le secteur.
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Une vidéo publiée par des sites web fait le buzz la semaine dernière. On y voit Nadia Yassine, la fille du guide de l’association islamiste Al Adl Wal Ihsane, en compagnie d’un membre de la Jamâa lors d’un voyage à l’étranger.
Il n’en fallait pas plus pour accuser, non sans ironie, l’égérie d’Al Adl d’adultère et d’aller à l’encontre des principes islamiques invoqués par son association. Ces portails d’information ont également publié d’autres vidéos où l’on voit un homme et une femme, présentés comme des militants adlistes, en pleins préliminaires amoureux.
Pour ces sites, c’est la preuve qu’Al Adl Wal Ihsane doit d’abord balayer devant sa porte, avant de donner des leçons de démocratie aux autres organisations politiques. Du côté de la Jamaâ, on crie au complot et à la diffamation.
Des militants adlistes auraient même procédé à une attaque pirate ayant bloqué un de ces portails pendant quelques jours.
Que faut-il penser de cette affaire ? Le journaliste Ahmed Najim, directeur d’un site web concurrent (goud.ma), résume dans un éditorial : « On peut être contre les idées de la Jamaâ et les combattre, mais par le débat. Cela n’autorise pas la diffamation. » L’exemple précité est loin d’être un cas isolé.
Le boom des sites d’information à la faveur du printemps arabe, et du vent de débat démocratique qui souffle sur le pays, interroge également le respect des règles de déontologie.
De plus en plus de sites Internet s’autorisent des attaques en règle contre des personnalités publiques et produisent des informations non recoupées, protégés par l’absence de réglementation d’un secteur qui commence à peine à acquérir ses lettres de noblesses.
Il faut soulignez que le Net marocain reste très hétérogène. Des sites comme goud.ma, lakome.com, kifach.info ou maroceco.ma, lancés par des professionnels des médias, s’efforcent de respecter les règles du journalisme. Ils côtoient d’autres portails moins scrupuleux ou ne disposant pas de véritables compétences journalistiques.
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Commencer à réguler
« C’est tout à fait normal qu’il y ait des dépassements car il s’agit d’une nouvelle pratique professionnelle », explique le journaliste Redouane Ramdani, qui dirige le tout nouveau portail kifach.info, lancé par le groupe de presse MedEdition.
« Je compare cela au brouhaha qui peut régner devant le stade avant un match. Dès que les supporters sont installés, les choses commencent à rentrer dans l’ordre. Il se passera la même chose si on commence à réguler », estime ce professionnel.
Pour l’heure, aucune législation n’est prévue pour les sites électroniques d’information qui ne sont, la plupart du temps, même pas des sociétés disposant d’un siège et de salariés.
Ils se rapprochent plus du site collaboratif, dont le contenu est rédigé par des bénévoles à partir de chez eux. Younès Moujahid, président du Syndicat national de la presse marocaine (SNPM) relève ce handicap et affirme travailler d’arrache-pied pour faire des propositions concrètes dès la rentrée politique au mois d’octobre. « C’est un vrai défi.
Il faut que la presse électronique obéisse aux mêmes règles que le reste des médias. Notre priorité est d’installer des entreprises qui paient des impôts et leurs salariés, et qui respectent le code du travail. Autrement, c’est la porte ouverte à la médiocrité », préconise Moujahid. En principe, l’Etat travaille sur ce dossier à travers notamment la commission consultative « Médias et société » qui a terminé ses travaux et dont on attend encore le « livre blanc ».
Il y a également le débat, toujours en cours, sur le code de la presse et le statut du journaliste professionnel, qui devrait introduire une législation concernant la presse électronique. « Le débat sur la Constitution a retardé ce chantier mais on compte le poursuivre au plus vite », promet Moujahid.
Dans une étude réalisée pour la commission « Médias et société », le journaliste spécialisé dans les TIC, Rachid Jankari, apporte quelques pistes de réflexion. Tout d’abord l’introduction du concept de « l’éditeur multimédia » : une société de droit marocaine qui fournit du contenu pour toutes les plateformes multimédias et qui respecte le code de la presse (y compris dans les aspects relatifs à l’atteinte à l’ordre public, au droit à l’image, à la diffamation, etc.). Il propose ensuite de fournir une carte de presse aux e-journalistes, conditionnée par un nombre minimum de publications durant six mois.
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SĂ©lection naturelle
Mais la réglementation ne risque-t-elle pas de brimer une liberté de ton que n’a pas la presse classique ? De même, comment pourra-t-on distinguer entre le blogging, les médias participatifs et les sites d’information ?
Le journaliste et secrétaire général du Syndicat des journalistes marocains (SJM), Redouane El Hafiani, ne voit pas de contradiction entre législation et respect de la liberté d’expression. « Seuls les sites qui publient des informations doivent être comptables ; les sites qui publient des opinions ou des analyses ont eux le droit de dire ce qu’ils veulent tant que cela relève de l’opinion », précise-t-il.
Une certitude demeure : les sites d’information sont en train d’installer un nouveau réflexe de lecture qui finira par opérer une sélection naturelle entre les sites sérieux… et ceux qui n’ont pas encore les moyens de l’être.
Zakaria Choukrallah
(Encadré)
Au commencement était Menara…
La presse électronique marocaine a réellement débuté par le portail Menara.ma, lancé par une société privée, Casanet. « Le boom technologique mondial du début des années 2000 s’est traduit par des investissements dans le secteur. C’est à la faveur de cette conjoncture mondiale qu’est né Menara, animé à l’époque par de grandes signatures journalistiques. Le site sera par la suite racheté par Maroc Telecom qui avait l’objectif stratégique d’en faire une plateforme centrale pour diffuser l’information sur le Net, le mobile, etc. », se rappelle le professionnel et président du Cercle des journalistes marocains (CJM), Khalid Tritki. Quand la bulle spéculative éclate au niveau mondial, elle emporte avec elle les ambitions du site qui se transforme en portail marketing avant tout. Ce sera la traversée du désert pendant de longues années, si on exclut quelques expériences pionnières comme celle de Yabiladi. En 2011, les journalistes, déçus par la presse papier, vont finir par y trouver un moyen peu coûteux et libre, à la faveur du printemps arabe ; ce qui favorise le boom actuel des sites d’information. « Le plus encourageant est que maintenant la publicité commence un peu à suivre, car les annonceurs se rendent compte que le web ratisse beaucoup plus large que les médias classiques », affirme Khalid Tritki, par ailleurs responsable du site maroceco.ma. Un nouveau média viable est né.
Z.C. |