Dégoûtés par les politiciens, les jeunes se sont rabattus sur le Web. Les débats sur l’actualité font rage et cet activisme bien particulier bouscule la pensée unique et met dans l’embarras la classe politique.
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Depuis quelque temps, blogs, sites personnels et autres forums typiquement marocains fleurissent sur le Web. Contrairement à ce que l’on pense, les sujets et les débats politiques traversent les discussions et constituent l’essentiel du contenu de ces blogs. On retrouve cette tendance sur des forums spécialisés, où des jeunes hommes – et quelques femmes – parlent politique, partis, élections... Des discussions à coeur ouvert où le meilleur côtoie le pire. Les jeunes n’aiment pas la politique ? On est loin de l'image d'Épinal de ces jeunes plongés dans leurs instincts post-pubertaires et obnubilés par le hard rock et les joints.
La seule différence, c’est que pour la grande majorité, ils voient la politique autrement. Preuve que ces bloggeurs s’y intéressent de près, ils réagissent au quart de tour à l’actualité du pays. Le lendemain du grand raout de Mezouar, organisé il y a une semaine de cela à Casablanca et qui visait clairement les jeunes, « Bigbrothermaroc » réagissait sous le titre « Le RNI, un parti qui drague les jeunes Marocains avec un langage de vieux », suivi d’un texte mordant mais non dénué d’intérêt : « Savez-vous que le RNI (le parti politique du ministre actuel des Finances, Salaheddine Mezouar) vient d’entamer une soi-disant ‘‘vaste opération de communication en direction des jeunes actifs’’ ? Une journée spéciale du RNI pour courtiser la jeunesse marocaine ! Quoi de plus magnifique que de voir nos politiques s’intéresser aux jeunes, sauf que… les jeunes ont un langage que les politiques ne parlent pas, ou pas encore. Les jeunes parlent Internet, Facebook, concret, honnêteté politique, pragmatisme… Qu’en est-il du RNI ? », s’interroge le bloggeur. Les blog sont-il en train de devenir un véritable quatrième pouvoir ? Parmi les quelques milliers de sites recensés dans la blogosphère marocaine, certains sont en avance sur les autres, non seulement par la qua¬lité des débats qui traversent les forums mais surtout par la précision et le souci de vérification de l’info.
Sur « larbi.org », les internautes peuvent lire des informations de première main et, cerise sur le gâteau, le bloggeur, qui est également journaliste, épluche les informations présentées par les journaux et les passe au scanner de la critique, relevant les incohérences, les faux scoops et les manipulations. Les blogs sont ainsi devenus de véritables sources d’informations et de tracas également. Pas seulement pour les journalistes. Cela inquiète les services secrets.
«Nouvelle forme de dissidence»
La DGST a sonné l'alarme l'été dernier. Une circulaire avait fait le tour des services pour sensibiliser les personnels à cette « nouvelle forme de dissidence ». Les bloggeurs ont vite battu les défenseurs des droits de l’Homme sur leur propre terrain : pas une manif, pas une bastonnade ayant lieu dans un douar reculé qui ne soient relayées et balancées sur la toile avec force photos et commentaires. Les autorités ne savent pas vraiment comment gérer ce nouveau type de dissidence. Le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Khalil Naciri, parle de « zone de non-droit ». On souffle ainsi le chaud et le froid. Certains bloggeurs sont interpellés, menacés, d’autres se retrouvent carrément derrière les barreaux. C’est le cas de Boubaker Al Yadib qui a passé près de deux mois en prison, avant d’être remis en liberté en avril dernier. Le bloggeur marocain avait été arrêté, puis condamné à six mois d'emprisonnement par le tribunal de Guelmim, dans le sud du pays, après avoir notamment diffusé sur Internet les photos d'une manifestation réprimée, en décembre, dans un village reculé. Un mois plus tôt, un autre bloggeur, arrêté pour les mêmes raisons, El-Bachir Hazzam, avait été lui aussi relâché.
L'anonymat du bloggeur favorise la mythomanie, les dérives voire le canular. La plupart d'entre eux n’ont pas le recul nécessaire pour vérifier, recouper les infos et s’assurer qu’ils ne tombent pas dans la diffamation. Pour Anas El Filali, le créateur de « Bigbrothermaroc », « il faut rester accroché à l’actualité, pour ma part je m’assure toujours que l’info choisie sort de l’ordinaire et qu’elle permet le coup de gueule. La création de ce blog est née au lendemain des bombardements de Gaza par Tsahal. J’ai ressenti un besoin irrépressible de m’exprimer librement, de faire état de mon indignation devant tant d’injustices ». Depuis, « bigbrother » fait des pointes de 3 000 à 4 000 visiteurs par jour ; pas de quoi faire exploser l’audimat mais c’est déjà pas mal pour un blog créé en janvier 2009.
Le phénomène est tel que même les hommes politiques et les patrons ont été touchés par la blogmania. Hélas, ils manquent de souffle ! Driss Lachgar se contente de reproduire les dépêches de la Map ou les interviews qu’il accorde. Le dernier article d’Ahmed Reda Chami sur son blog date de septembre 2009. Il s’est converti depuis à Twitter mais a calé le 14 janvier. Mohamed Horani, le boss de la CGEM, ne fait pas mieux. Il s’est écoulé trois mois entre son troisième et quatrième post. Nos grosses pointures ont décidemment du mal à s’acclimater aux nouveaux médias…
Abdellatif El Azizi
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